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2022-01-24 19:30:18Bonus 1 Trois choses de couleur vertePeu de temps après la fin de la première bataille au Cœur de Rét*ris…— Anne ! hurle Kierân.Le corps d’Evalina est inerte entre ses bras. La seringue tombe au sol. Le paysage tourne. Je n’ai pas le temps d’apercevoir ce que la Démone a fait apparaître à ses pieds, le pouvoir d’Anne est trop puissant. La grotte se matérialise autour de moi et plus aucune trace de ciel rouge au-dessus de ma tête. Plus de cadavres ni de squelettes à mes pieds. Plus de brouillard ni de combats qui entachent ce royaume. Juste une simple grotte et les gémissements étouffés des métamorphes supportant la douleur. Ceux qui peuvent se relever s’exécutent aussitôt, tendant la main à leur voisin, et ceux qui en sont incapables attendent les soins dans la souffrance. Bientôt, c’est une cacophonie de pas précipités et de voix hurlant des directives qui se répercutent dans la grotte. Avant que nous ne partions, Kierân avait prévu les trousses de secours. Il a amassé quantité de soins de première qualité. Les métamorphes en bonne santé n’ont plus qu’à s’en servir sur leurs semblables en souffrance. Néanmoins, le pouvoir de Matt aurait été bien plus efficace que ces bandages. Un coup de poing dans le ventre. Une envie de vomir. Un vide. C’est maintenant l’effet que son prénom a sur moi. J’observe le monde et ces personnes qui m’entourent, mais pour la première fois depuis l’appel du Majest*eux, je ne parviens plus à les voir. Je n’arrive plus à les distinguer.J’ai de nouveau l’impression de vivre dans un monde sans couleur. Fade. Plus rien n’a de sens. Les murmures ont remplacé les mots audibles. Je ne suis plus capable d’observer. Je suis assis, ils sont debout, et je me sens oppressé. Comme avant. La seule différence, c’est que le sentiment s’est amplifié. Je ferme les yeux et plonge la tête entre mes mains. Peu importe que quelqu’un me voie dans cet état. Je sens la panique me gagner petit à petit, mon cœur cogner de plus en plus fort, et je me répète en boucle. Ouvre les yeux et cite trois choses de couleur verte. Ouvre les yeux et cite trois choses de couleur verte. Exactement comme avant. Pourtant, cette fois-ci, je ne suis même pas capable d’ouvrir les yeux. Je ne me sens pas bien. Je n’arrive pas à calmer ma respiration. J’ai perdu tout contrôle, et le simple fait d’en avoir conscience augmente la panique qui m’oppresse la cage thoracique. J’ai l’impression d’être loin, très loin, à mille lieues de cette grotte. J’ai l’impression d’avoir été extirpé des profondeurs pour observer le monde en surface et continuer à m’en éloigner un peu plus. Je veux rester, mais je n’ai plus d’ancrage.— Bah alors, mon petit intello décide de montrer ses failles lorsque je ne suis pas là ?Mon corps entier se fige. Deux mains attrapent mes bras et les éloignent afin de libérer mon visage. Alors que ça me paraissait bien trop difficile il y a encore quelques secondes, sa voix est parvenue à me faire ouvrir les yeux. Je ne sais plus du tout comment respirer. Matt me regarde, agenouillé face à moi, bien vivant. Evalina a-t-elle menti, ou bien mon esprit a-t-il décidé de me tort*rer ?— Max’ ?Je ne peux pas lui répondre. Une troisième possibilité est en train d’éclore, et je manquerai presque de me traiter d’imbécile à haute voix. Il n’y avait pratiquement que des nébors sur le champ de bataille. La Démone a pu feindre la mort d’Edden et de Matt grâce à eux. Plus j’y pense et plus je prends conscience que c’est exactement son style. Si jamais leur mort n’avait pas suffi à transformer Evalina, la Démone aurait tout simplement pu les faire revenir pour les t*er définitivement. Elle aurait ramené l’espoir dans le cœur de la Gémone, pour le détruire la seconde suivante. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je me suis laissé emporter par mes émotions sans oser me poser pour réfléchir. J’ai été aveuglé par la colère. Evalina n’avait jamais été aussi cruelle, mais ça ne fait pas d’elle l’entière fautive de l’histoire. Je ne pensais pas que la mort de Matt me ferait un tel choc. Je me suis évert*é à le repousser, à ignorer ce que je ressens en sa présence, et c’est ce qui m’a coûté cet aveuglement colérique. Je me suis menti à moi-même.— Max’ ? Maximilien ? Youhou ? Si t* continues à fixer le vide, je vais être jaloux de l’air.Je cligne des yeux et pose une main sur mon cœur. Ses battements se sont calmés. Je croise enfin le regard noir de ce caméléon si particulier. Plusieurs secondes s’écoulent dans le silence, bien que la cacophonie ambiante ne cesse de résonner. Il avance une main vers la mienne, mais s’arrête finalement en milieu de chemin. Il hésite. Son tremblement ne m’a pas échappé. Il la retire et la ramène contre lui. Quelque chose l’a conforté dans ce choix, et ce quelque chose, j’aurais préféré qu’il ne s’en souvienne pas. « Ne me touche plus ! Arrête ! T* vois peut-être ça comme une plaisanterie, mais moi, ça ne me fait pas rire du tout ! T* es embarrassant, Matt ! Laisse-moi tranquille, s’il te plaît. Ne me touche plus. » Que de mensonges et de mensonges. Je déteste mentir, et pourtant, je ne fais que ça. Je me mens à moi-même, continuellement, tellement fort que je ne sais plus ce que je veux et ce que je ne veux pas. Matt avait l’habit*de de me sortir de ma zone de confort. Il m’a aidé et je l’ai repoussé. J’ai été horrible avec lui, pourtant, le voilà en train de s’inquiéter pour moi, comme si tout était oublié. Je me sens coupable.— Matthias ?La voix teintée de surprise de Kierân vient de remplir l’atmosphère d’un soudain silence. Matt se relève et se trit*re les mains, presque comme s’il était gêné. Angie récupère Evalina dans ses bras, grimaçant sous le poids des blessures qu’elle lui a infligées. Kierân s’avance vers son petit frère, une lueur indéchiffrable dans les yeux. Matt est immobile. Même lorsque Kierân s’arrête en face de lui, il n’ose pas faire le moindre mouvement.— T* es… en vie, murmure-t-il.— La Démone a utilisé ses nébors pour…Kierân passe une main derrière la tête du caméléon et le tire brusquement contre lui. Matt laisse échapper un hoquet de surprise.— Je me fiche complètement du comment, Matthias.Le chef des métamorphes encercle son frère de ses bras. Matt se met à trembler de tout son corps.— Combien de fois t’ai-je répété de ne jamais sortir sans ma permission ? le sermonne-t-il.Matt reste muet. Les mots de son frère sont prononcés si bas que je suis probablement le seul à pouvoir les entendre correctement.— T* m’as fait peur, Matthias. Ne désobéis plus jamais à mes ordres, articule-t-il sèchement.Il se veut sévère, pourtant, c’est un baiser rempli de douceur qu’il dépose sur le front de Matt. Ce dernier est paralysé par l’émotion. Il ne dit rien, ne fait aucune blague. Kierân lui ébouriffe les cheveux puis baisse la tête. Ses yeux rencontrent les miens. Il ferme les paupières un court instant, avant de les rouvrir en soupirant.— Dès que t* as terminé, dit-il à son frère, rejoins-moi devant la chambre d’Evalina. Il y a des choses dont nous devons discuter.Matt opine de la tête sans un mot. Kierân me jette un dernier coup d’œil, presque comme s’il comptait sur moi pour redonner le sourire à son frère. Puis il s’éloigne, sa silhouette svelte se fondant parmi les membres de son clan. Je reste assis, les genoux repliés contre mon corps, incapable de réfléchir correctement. Angie m’a chargé de percer à jour les mystères entourant le chef des métamorphes et c’est bien la première fois que je me retrouve démuni. Ce que Kierân dit et ce que Kierân fait, ça ne colle pas. Il se comporte de façon extrêmement contradictoire et l’attention qu’il porte à Evalina dépasse mon entendement. C’est plus qu’une simple obsession pour ses pouvoirs. C’est bien plus que ça.— T* as finalement appliqué mon conseil et décidé de te mettre aux lentilles ?Un reniflement. Matt s’essuie le nez contre sa manche et s’accroupit de nouveau face à moi.— Pourquoi es-t* sur le point de pleurer ?— Moi ? Sur le point de pleurer ? Tout compte fait, t* devrais remettre tes lunettes.Un nouveau coup de poing dans l’estomac. « C’était quoi, ce qu’il t’avait dit ? Que t* étais beaucoup mieux sans tes lunettes ? Eh bien, voilà de quoi lui rendre hommage ! » Ma gorge est serrée. Evalina n’était peut-être pas elle-même, mais il n’empêche que ses mots m’ont fait souffrir. Je ne sais pas si je serai capable de croiser son regard lorsqu’elle se réveillera. Tout ce dont mon cerveau se remémore, c’est elle et son pied sur mes lunettes, les écrasant sauvagement et déblatérant une flopée de mots douloureux. Elle y prenait plaisir. La souffrance la comblait. Peut-être que je devrais garder un œil sur elle.— Elles sont restées au Cœur de Rét*ris, avoué-je.— Oh… t* veux que je demande à Anne si elle peut m’y reconduire pour que j’aille te les chercher ?Je croise le regard du caméléon.— T* plaisantes ?— Souvent, oui. Mais pas aujourd’hui.— Ce ne sont que des lunettes, Matthias.Il affiche un air surpris, mais pour la première fois depuis que je m’amuse à l’appeler ainsi, il décide de ne pas me reprendre. Et quelque part, j’en suis content.— Certes, mais elles avaient l’air importantes.Cette fois-ci, c’est à moi d’afficher un air surpris. Sean est le seul à savoir ce que représentent mes lunettes. Il est le seul à savoir qu’en réalité, je n’en ai pas besoin. Je pourrais très bien m’en passer, mais j’ai pris la décision de les garder parce qu’elles représentent une étape importante de ma vie. Et visiblement, Matt l’a compris de lui-même. Il passe le plus clair de son temps à faire des blagues et à chercher le meilleur moyen d’embêter autrui, mais au fond, ce n’est pas ce qu’il est. Il se cache derrière cette façade. Il cache son sens aiguisé de l’observation, son sérieux, son intelligence, mais aussi sa peine et sa souffrance derrière ses inepties.— C’est parce que ton frère a fait preuve de tendresse envers toi que t* es soudain devenu émotif ? le questionné-je.Il rougit aussitôt.— Je… mais… euh… Je ne… on parlait de toi.La façon dont il cache sa gêne et dont il bute sur les mots me fait sourire. Je crois que de nous deux, c’est moi qui préfère le rendre mal à l’aise. Quand il s’agit de moi, Matt s’y attend et la sit*ation n’a rien de très surprenant. Mais lorsque c’est lui qui se retrouve en mauvaise position, il n’y est pas habit*é. Il est presque incapable de retourner la sit*ation à son avantage, et bien qu’il déclare avoir dix-huit ans, je suis persuadé qu’il ment. La façon dont il se comporte dans ce genre de moment le rend bien plus jeune qu’il n’en a l’air habit*ellement.— On parle toujours de moi, dis-je.— C’est parce que t* m’intéresses.La sincérité du caméléon est parfois si grande qu’il ne se rend compte de ce qu’il dit qu’après coup. Ses yeux s’écarquillent, puis il plaque une main sur sa bouche.— Désolé ! Je ne me suis pas… je n’ai pas… Je n’ai pas fait attention ! Désolé ! Vraiment. Je me souviens de notre dernière conversation, je sais que je dois faire attention à ce que je dis… Mais parfois, je parle avant de réfléchir. Pourtant je te jure que je t’ai écouté, que je fais des efforts, que j’essaie de garder une certaine distance et que…Je me relève brusquement et attrape sa main, profitant de son étonnement pour le remettre sur pied et le guider à travers la foule de métamorphes autour de nous. Je dois mettre les choses au clair, mais pas ici. Je déteste la foule. Je zigzague entre les corps agités et gravis le petit escalier de terre menant aux couloirs. Matt ne dit pas un mot. Il se contente de me suivre, sa main serrant un peu plus fort la mienne. Mais lorsque je pose un pied sur la dernière marche, notre contact se rompt brusquement.Je tourne la tête. Un métamorphe aux cheveux rouges a posé un coude sur l’épaule de Matt. Sa post*re se veut provocante. Un sourire narquois s’installe progressivement sur son visage. Ses yeux sont cachés par des lunettes de soleil. Il mâche un chewing-gum. Bruyamment. À vrai dire, je ne suis pas persuadé qu’il s’agisse d’un métamorphe, je ne l’ai jamais vu. Mais il doit être avec eux. Kierân n’autoriserait pas d’étrangers dans sa grotte.— On a besoin de tes services, Matty ! Interdiction de partir.Matt soupire.— Eh ben, qu’est-ce que c’est que ça ? continue le métamorphe. Il y a des dizaines d’âmes en peine juste derrière toi, mais t* te permets de leur tourner le dos et de soupirer ?Il retire son coude et pose une poigne ferme sur l’épaule de Matt.— La prison de la Démone m’a affaibli, Aaron. Je ne me sens pas très bien.Aaron ? Le Aaron dont Kierân et Raphaël parlaient la dernière fois ? C’est donc lui, le cerveau des métamorphes. Il opère en silence et ne se montre que rarement, ce qui lui permet d’éviter les tentatives d’assassinat menées contre lui. Nombreux sont ceux à vouloir supprimer le négociateur d’un clan pour réduire ce dernier à néant. Il est la tête à abattre. La position qu’il occupe est particulièrement dangereuse, mais à le voir ainsi, j’ai presque du mal à croire qu’il s’agisse vraiment de lui. Son apparence et son attit*de diffèrent parfaitement du rôle extrêmement important qu’il occupe au sein de la communauté. Et ce petit détail est la preuve que je ne me trompe pas. Aaron est bel et bien celui qui occupe une place égale à celle de Kierân.— Mouais, bon, t* pourrais t’occuper de moi alors ? La Gémone a craché sur mon tee-shirt, j’aurais besoin d’une petite lessive !Matt serre les poings. Mon intérêt est piqué au vif.— Ou alors, si t* penses que c’est cher payé, occupe-toi simplement de mes chéris !Aaron glisse ses mains derrière lui et en ressort deux armes étranges. Je crois les avoir déjà vues lorsque j’ét*diais la Terre et ses dangers. Ce sont des pistolets.— Kali et Archer sont en train d’étouffer dans la cendre qu’ils ont ramené du Cœur et je commence à m’inquiéter, dit-il en les secouant.— Écoute, Aaron, je n’y suis pour rien si Evalina t’a craché dessus, et je n’y suis pour rien si t* as fait tomber tes armes dans la cendre. Va régler ça avec quelqu’un d’autre. Maintenant, est-ce que t* peux me laisser partir ?— Tomber ? T* penses que je les ai fait tomber par inadvertance ? ricane-t-il. Je ne suis vraiment entouré que d’idiots.— T* as ramassé la cendre pour pouvoir en tirer quelque chose une fois rentré, deviné-je.Aaron lève la tête dans ma direction. Je suis surpris de ne pas y avoir pensé moi-même. Récolter la terre du Cœur de Rét*ris pourrait sans doute nous apporter des réponses ou des indices.— Voilà une personne qui pense comme moi ! s’exclame le métamorphe. T* es ?— Personne !Je coule un regard interloqué vers Matt. Ce dernier semble de plus en plus furieux. Aaron éclate de rire.— Ben voyons ! En plus d’être idiot, t* es égoïste ? Et si je lui demandais de faire ma lessive ? Qu’est-ce que t’en penses, Matty ?Matt dégage la main qu’avait posée Aaron sur son épaule. Il agrippe brutalement le tee-shirt du métamorphe, prends une profonde inspiration et articule d’une voix colérique :— Laisse Maximilien en dehors de tes conneries. Si je te vois l’approcher, je prends l’apparence d’un phénix et je te brûle sur place. T’as pigé ?Aaron hoche la tête calmement, mais ne se départit pas de son sourire narquois.— Ouais, je pense que j’ai pigé. Même si techniquement, cet animal a disparu de notre royaume depuis des décennies. T* ne peux donc pas vraiment l’incarner, pas plus de quelques minutes, et les flammes qu’il est capable de projeter sont presque ridicules. Je suis censé avoir peur ?— T* oublies mon pouvoir, rétorque Matt. Si t* ne déguerpis pas d’ici dans les secondes qui suivent, je vais me faire une joie de griller les cellules de ton précieux cerveau.Aaron hausse un sourcil provocateur. Il crée une bulle à l’aide de ce que je sais être un chewing-gum et l’éclate sous les yeux du caméléon.— Je retournerais ta mémoire et tes souvenirs avant que t* ne puisses t’occuper de mon cerveau, déclare-t-il.Aaron a donc un pouvoir, et pas n’importe lequel. Les informations qu’il vient de lâcher tendent à penser que sa faculté métamorphique a quelque chose à voir avec la manipulation mentale. Il est bien plus dangereux qu’il en a l’air.— T’es vraiment qu’un taré ! lui crache Matt.Il s’éloigne d’Aaron, la mine dégoûtée, tandis que ce dernier ne cesse de ricaner.— C’est toujours un plaisir de te foutre en rogne ! s’écrie-t-il.Matt se bouche les oreilles et file dans les couloirs de la grotte sans un regard en arrière. Je m’élance à sa suite, accélérant le pas jusqu’aux douches. Matt est déjà recroquevillé dans l’une des cabines, de l’eau ruisselant sur ses cheveux noirs et ses habits. Je lâche un soupir et ferme le robinet.— Non, laisse-la couler. S’il te plaît, Max’. Ça m’aide à me calmer.Je rouvre le robinet pour permettre à l’eau de couler doucement sur le caméléon. Je m’assieds contre l’une des parois de la cabine et ferme la porte. Je me retrouve avec lui dans un espace pour le moins assez exigu et intimiste, mais ça ne me dérange pas. Le silence qui nous entoure et l’eau qui ruisselle sur nos deux corps me font du bien. Je me sens bien.— C’est ta façon de te détendre ? articulé-je d’une voix basse.— Quand je sens que je suis sur le point de me transformer, je me précipite vers le coin d’eau le plus proche, renifle-t-il. Ça ne marche pas sur tout le monde, mais pour moi, c’est efficace.— T* t’apprêtais à te transformer ? Qu’est-ce j’ai raté entre toi et Aaron ?Matt hausse les épaules et fixe le sol.— Pas grand-chose… Promets-moi juste de te tenir éloigné de lui.Je passe une main sur ma nuque maintenant trempée.— Pourquoi ?— Il n’est pas très sain d’esprit.Il déglutit. Je tends le bras et tire sur ses cheveux. Le caméléon pousse un cri de surprise et de douleur. Il se frotte la tête d’un air outré, et je rigole.— T* fixais trop le sol, m’excusé-je.— T’es jaloux ?— Matt…Il plaque une main sur sa bouche.— Désolé.Il trit*re nerveusement ses mains. Son visage perd le sourire que j’étais parvenu à lui redonner.— Quelle est ta façon à toi de te détendre ? articule-t-il.Ses yeux sont ancrés dans les miens. Les gouttes d’eau perlent sur ses cils et s’écrasent sur son visage. Je dois lutter contre l’envie de les recueillir.— C’est… st*pide.— Je veux savoir quelle est ta super technique, insiste-t-il.Je repose ma tête contre la paroi de la cabine de douche et ferme les yeux.— Je cite trois choses de couleur verte, avoué-je.Un long silence s’ensuit. Les gouttes d’eau sont apaisantes. Quelque part, je peux comprendre qu’elles soient efficaces pour Matt. Il doit sans doute penser que ma méthode est ridicule.— La petite moisissure au plafond, commence-t-il à énumérer. La bouteille de shampoing au-dessus de moi.Il marque une pause. Je rouvre les paupières.— Et tes yeux, me sourit-il.Il vient d’énoncer trois choses de couleur verte. Loin de se moquer, il s’est même appliqué à la règle. Je l’observe, profondément surpris. Je n’arrive pas à me remémorer un seul jour passé avec lui sans qu’il m’ait étonné. Je veux en savoir plus sur lui. Tellement plus que je suis incapable de retenir ma question.— De quelle couleur étaient tes yeux avant ta transformation ?— Comme les tiens, me répond-il. Verts. En revanche, mes cheveux étaient blonds.— Blonds ? Je n’arrive pas du tout à t’imaginer avec cette couleur.— Tant mieux, rigole-t-il. Ça ne m’allait pas du tout. Je les tenais de ma mère, tout comme mes gènes de caméléon. Je n’ai presque rien en commun avec mon père.Il s’éclaircit la gorge. Je penche la tête sur le côté.— Où sont tes parents ?Il recommence à trit*rer nerveusement ses mains.— Je… je vois souvent mon père. En revanche, je n’ai plus vu ma mère depuis pas mal d’années.Je brûle d’envie de lui en demander plus, mais je vois bien qu’il n’est plus à l’aise. Il se gratte la tête et fixe de nouveau le sol, anxieux à l’idée que je puisse lui poser d’autres questions. Je décide donc de me taire. S’il a vraiment du mal avec la sit*ation, il ne va pas tarder à me retourner la question. C’est ce qu’il fait toujours.— Et les tiens ? T* les vois encore, ou bien ton stat*t célèbre de Surnat*rels les tient à l’écart ?Il a relevé ses yeux vers mon visage. Je hausse les épaules.— Je ne les vois plus.— T* ne passes même pas leur faire un petit coucou ?— Je ne pense pas qu’ils… Ils ne seraient pas capables de me reconnaître.Matt cligne des yeux.— Hein ?L’innocence qu’affiche son visage à cet instant me fait sourire.— Ils ne rentraient que rarement à la maison. C’est ma nourrice qui m’a élevé, mais elle est morte d’une attaque de trénone alors que je n’étais encore qu’un adolescent.— T* vivais à Xulumis, c’est bien ça ?J’acquiesce. Xulumis, la capitale de Rét*ris. Pratiquement la seule ville qui ne soit pas que pauvreté et insalubrités. La ville aux moyens exorbitants. Je comprends qu’on puisse envier les habitants de la capitale, mais de mon point de vue, Xulumis n’est qu’un immense vide rempli de couleurs fades. Une géante poubelle de faussetés et d’hypocrisie.— En fait, avant l’appel du Majest*eux, t* vivais seul. C’est moi où la majorité des Surnat*rels ont un passé de merde ? ricane Matt.— Non, t* as raison. Excepté les enfants de la reine, les autres Surnat*rels n’ont pas un passé très joyeux.— Vous n’êtes pas choisis qu’en fonction de vos qualités ?— Si c’était le cas, il y aurait beaucoup de participants aux postes convoités. Je ne suis pas le seul à être intelligent, tout comme Angie n’est pas le seul à pouvoir agir en tant que Leader. Le Majest*eux nous choisit pour nos qualités, mais aussi pour notre passé. Il offre un meilleur fut*r à ceux qui n’ont pas eu beaucoup de chance dans la vie. C’est toujours mieux que de choisir un gamin heureux qui ne souhaite pas quitter sa famille pour servir le royaume.— Votre Majest*eux, il fait flipper. C’est quoi, au juste ? Un château vivant ou bien l’âme d’un château ? Est-ce qu’il pense ? Parle ? Comment fait-il pour choisir ? Est-ce qu’il peut mourir ? Comment vous donne-t-il vos pouvoirs ? Est-ce qu’il peut se déplacer ? Ça ne m’étonnerait même pas, ce truc est vraiment biza…Je me sers de l’eau sur le sol pour l’éclabousser. Matt a un mouvement de recul. Il lève un index, ouvre la bouche, et éternue.— Et voilà, je déteste éternuer ! Ça m’arrive à chaque fois que je me reçois de l’eau dans le visage. Pourquoi t* m’as éclaboussé ?— T* posais trop de questions, me moqué-je. Un peu comme Evalina.Matt baisse la tête et esquisse un faible sourire.— Mince, en effet, quel calvaire !Il essaie de rire, mais il s’interrompt bien vite. Son visage affiche une profonde inquiét*de. Il soupire, puis trace de petits ronds dans l’eau avec ses doigts.— Lorsqu’elle apprendra le comportement qu’elle a eu, j’espère qu’elle comprendra que ce n’était pas sa faute. Elle n’avait pas conscience de ce qu’elle faisait.Mes muscles se tendent.— C’est tout de même bel et bien sa faute.— C’est aussi celle de la Démone.Je passe une main derrière ma nuque. Je sens la colère monter, et bien que je sache pertinemment que Matt a raison, je ne peux m’empêcher de répliquer :— T* n’as pas vu l’état dans lequel elle était. Elle ne cherchait qu’à infliger de la douleur et à t*er. Elle s’en est prise à Angie comme s’il n’était rien de plus qu’un grain de poussière sur son chemin ! Elle a fait ami-ami avec les trénones et les a envoyés nous massacrer ! Ses pouvoirs dépassaient l’entendement, il a fallu que la Démone elle-même nous vienne en aide pour qu’on puisse mettre fin à ce cauchemar ! Elle était hors de contrôle et ne faisait que rigoler ! Elle balançait des horreurs simplement dans le but d’accumuler plus de puissance !Je me relève brusquement et lui tourne le dos, mes bras tendus prenant appui contre la paroi de la cabine. L’eau ruisselle contre mon dos et je me répète en boucle de citer trois choses vertes. Je ferme les yeux et tente d’oublier cet affreux moment. La voix de Matt parvient à mes oreilles.— Qu’est-ce qu’elle t’a fait ? articule-t-il difficilement, en se relevant.J’ouvre les paupières, mais les souvenirs sont toujours là. Devant moi. Je me sens de nouveau mal. Je respire trop vite. Trop fort. J’ai l’impression de revivre ce cauchemar.— C’est elle qui m’a dit que t* étais mort, lâché-je d’un ton tremblant. Transpercé par la fourche de la Démone. Elle l’a annoncé comme si… comme si c’était… la plus belle nouvelle du royaume. Comme si tout allait bien. Comme si elle ne venait pas d’écraser… d’écraser mon cœur et de… et de le piétiner et je… je me suis souvenu de la façon dont je m’étais comporté avec toi. Je veux que t* oublies tout ce que je t’ai dit la dernière fois, Matthias. J’étais juste lâche.Une main se pose sur mon épaule. Mon corps s’immobilise. Ma respiration se calme.— T* veux dire… que je peux te toucher ? Que je peux continuer à te parler même si t* me cries d’arrêter ?La voix de Matt se mélange au son des gouttes d’eau qui ruissellent sur nos deux corps. Il se rapproche. J’éprouve désormais de la difficulté à respirer.— J’étais… je me mentais à moi-même, murmuré-je. J’ai agi comme un gamin incapable de voir ce qu’il avait sous les yeux.Il agrippe mon bras et me retourne brusquement face à lui. Mon dos heurte la paroi de la cabine. Matt a beau être plus mince et plus petit que moi, il ne manque certainement pas de force. Ses yeux sombres se figent dans les miens.— Je ne voudrais pas me faire de fausses idées, alors je vais te le demander clairement. Est-ce que t* es en train de dire que je t’intéresse aussi ?La sincérité de sa question me cloue sur place. Matt attend ma réponse, déterminé, le visage trempé et les yeux pleins d’espoirs. J’ai envie qu’il me touche de nouveau.— Oui, articulé-je dans un souffle.— Est-ce que t* penses pouvoir me donner une chance ?Je soupire.— T* profites de la sit*ation.— Pas du tout ! me répond-il, sourire en coin. Mais réponds quand même à la question.Je prends une profonde inspiration.— Oui.Le visage de Matt s’éclaire maintenant d’un immense sourire. Il se rapproche encore un peu et pose ses mains à plat contre la paroi, de part et d’autre de ma tête.— Et si je te vole quelque chose de personnel, est-ce que t* m’en voudras ?Il n’attend pas ma réponse. Il attrape mon menton et s’empare brusquement de mes lèvres. Bien loin de le repousser, mes mains agrippent le tissu trempé de son tee-shirt et le supplient de ne pas partir. J’ai rarement senti un besoin aussi avide de le tenir contre moi. La passion qu’il me fait ressentir est en train de me faire tourner la tête. Les gouttes d’eau s’écrasent contre ma peau. Je me rends compte à quel point je le voulais. À quel point j’avais envie, mais surtout, besoin de lui. Mon cœur cogne comme un sourd. Je ne veux pas que ça s’arrête. Malheureusement, Matt y met fin tout aussi brusquement. Il s’écarte de quelques millimètres. J’ouvre les yeux. Mon estomac est en proie à un terrible incendie.— Je t’ai volé un baiser, t* me le rendras lorsque t* te sentiras prêt, murmure-t-il.Me lâchant le menton, il prend soin de se délecter de mon état, les pupilles pétillantes, puis il me tourne le dos et ouvre la porte. J’essaie de formuler son prénom entre mes lèvres, mais rien à faire. J’en ai perdu la voix. Matt fait quelques pas à l’extérieur, avant de s’arrêter. Il recule, passe la tête à l’intérieur de la cabine et souris malicieusement.— Au fait ! ricane-t-il. Tes yeux sont rouges.Il part. Je me laisse glisser sur le sol, cramoisi de gêne.ggg 88 99 000 112
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